mardi 19 février 2013

La vie quotidienne au temps des Khmers Rouges : entretien avec Siphen et Mach


Depuis notre arrivée au Cambodge, nous nous sommes documentés sur l’histoire du pays et du régime Khmer Rouge. La visite du Camp S21 à Phnom Penh, lieu de torture de milliers de cambodgiens par le régime de Pol Pot, nous a plongés brutalement dans la violente histoire de ce pays. La lecture du livre « Kampuchéa » de Patrick Deville1, nous immerge dans les premières années du régime, nous conduit à travers les années d’occupation vietnamienne, pour nous mener jusqu’aux procès actuels des derniers cadres Khmers Rouges. Des questions restent cependant en suspens : comment les gens vivaient au quotidien sous ce régime ? Quel était le visage des victimes et celui des bourreaux ? Autant de questions auxquelles seuls les cambodgiens eux-mêmes peuvent nous apporter des éléments de réponse. 

Notre séjour à la ferme-auberge de Siphen est l’occasion de mieux connaître la vie quotidienne des gens sous le régime Khmer Rouge. Nos discussions avec Mach et Siphen nous apportent des éclairages sur ce sujet. Ils nous décrivent leur vie quotidienne et les évènements tragiques qui sont arrivés à leur famille. Nos questions ne leur paraissent pas déplacées. C’est de leur propre initiative que nous évoquons ces moments difficiles de leur vie. C’est peut-être pour eux une façon d’apaiser cette douleur ou de faire connaître aux touristes les atrocités des Khmers Rouges. 

Avant de relater leurs propos, faisons un bref rappel sur l’histoire du Cambodge. Les Khmers Rouges étaient dirigés par Pol Pot. De 1970 à 1975, les Khmers Rouges et le gouvernement de Lon Nol (soutenu par les américains) se livrèrent une guerre sans merci. Celle-ci fit des milliers de morts civils. En 1975, les Khmers Rouges prirent le pouvoir. Ils vidèrent alors les villes pour mettre tous les cambodgiens au travail dans l’agriculture. Habitants, vieillards, enfants, malades, infirmes furent obligés de se rendre à pied dans les campagnes. La monnaie fut supprimée, les services postaux interrompus et le pays se coupa du reste du monde. Une purge fut opérée chez les ex-dirigeants, les intellectuels, les professions libérales et toute personne opposée aux Khmers Rouges. « L’année zéro » du régime est alors proclamée.
 
Durant trois ans, dans les campagnes, des centaines de milliers de personnes furent exécutées par les Khmers Rouges, tandis que des centaines de milliers d’autres périrent de faim et de maladies. Les repas se résumaient à une soupe de riz deux fois par jour, supposée nourrir hommes, femmes et enfants durant une journée de travail épuisant dans les champs. La maladie sévissait dans les camps de travail, où paludisme et dysenterie terrassaient des familles entières. Au vu de l’horreur quotidienne, la mort constituait pour beaucoup un soulagement. Certaines zones furent plus épargnées que d’autres et quelques dirigeants furent moins féroces ; mais, pour la majorité de la population, la vie n’était que misère et souffrance dans cette « prison sans murs ».  

Le régime priva ainsi les cambodgiens de ce à quoi ils tenaient le plus : la famille, la nourriture, la terre et la foi. Même les paysans qui avaient soutenu la révolution, ne pouvaient plus adhérer à cette folie sanguinaire. En 1978, les Khmers Rouges avaient perdu tout crédit, mais personne n’avaient suffisamment d’énergie pour les combattre, à l’exception des vietnamiens. Ainsi, le 25 décembre 1978, l’armée vietnamienne pénétra au Cambodge et prit le pouvoir en quinze jours. Le Vietnam occupa le pays pendant dix ans jusqu’en 1989. A maintes reprises, les Khmers Rouges tentèrent de reprendre le pouvoir par la force durant les années 1990. En 1998, Pol Pot mourut et les derniers bastions Khmers Rouges tombèrent peu de temps après. Les années 2000 furent celles des procès des derniers cadres Khmers Rouges.

Après ce petit rappel historique, passons à nos discussions avec Mach et Siphen. Elles portent sur leur vie à la campagne durant le régime Khmer Rouge de 1975 à 1978.

Les Khmers Rouges déplaçaient régulièrement les gens en les transférant d’une ferme à l’autre. Les familles étaient alors éclatées : diviser et isoler pour empêcher l’union et la révolte. Mach nous raconte : « Comme beaucoup de paysans, j’ai été déplacé loin de ma famille. J’étais alors obligé de dormir dehors, au pied d’un arbre. Je n’avais pas d’autre choix que de boire l’eau des rizières. »

Les petites mains des Khmers Rouges étaient de jeunes adolescents, pauvres, sans éducation, facilement influençables. Endoctrinés, ils étaient chargés d’encadrer les paysans et de faire régner la terreur dans les coopératives agricoles. Parmi ces petites mains, il y avait également des gens enrôlés de force : un refus entrainait la mort… Mais faire parti des Khmers Rouges ne garantissait en rien de survivre aux purges du régime… Chaque membre pouvait être supprimé arbitrairement à tout instant…     

En fait, personne n’était à l’abri d’une exécution. Mach nous relate une situation courante dans les campagnes : « Si un Khmer Rouge nous demandait « Comment ça va ? », nous devions obligatoirement lui répondre « Je vais très bien, je vous remercie pour tout ce que vous faites ». Sinon, il nous tuait… »

Mach nous raconte également que « en plus des exécutions individuelles, les Khmers Rouges organisaient des éliminations de groupe. Ils mettaient de la musique très forte pour masquer les cris des victimes. Lorsqu’ils entendaient cette musique, les gens travaillant aux champs savaient qu’une tuerie se déroulait. » 

Les Khmers Rouges éliminaient toute personne considérée comme intellectuelle (professeurs, artistes, etc.). Ils conservaient les personnes compétentes dans des domaines techniques comme la maçonnerie ou le génie civil par exemple. Elles étaient employées à la construction des ponts et des fermes coopératives. Cependant, subitement elles pouvaient être considérées comme des dangers potentiels pour le régime. Mach explique que « si un maçon réalisait un travail trop bien fait, cela signifiait qu’il était capable de réfléchir, alors il était tué. Si son travail était mauvais, alors ils le tuaient aussi… On ne savait pas si l’on allait survivre et se réveiller vivant le lendemain. » Le père de Siphen, lui, était tailleur. C’était un métier qui intéressait les Khmers Rouges, car ils avaient besoin de nombreuses tenues pour leurs troupes. Ainsi, chaque jour il était obligé de produire des centaines de vêtements noirs et des Kramas (écharpes en coton à damier), sous peine d’être abattu. 

Bien que presque toute la population cambodgienne était engagée de force dans l’agriculture, le pays fit rapidement face à une famine… En effet, une bonne partie de la production agricole était exportée en Chine. En échange, les chinois fournissaient des armes aux Khmers Rouges pour contrôler la population.

Alors qu’elle avait quatre ans, Siphen vola de la canne à sucre dans un champ. Ce type d’acte était alors violement puni par les Khmers Rouges. Si bien que sa mère, la réprimanda fortement, car elle risquait la mort…

Mach nous raconte qu’une jeune femme eu moins de chance que Siphen : « Affamée, elle ramassa deux piments sauvages. Prise sur le fait par les Khmers Rouges, ceux-ci lui infligèrent une lourde punition. Elle fut obligée de manger une assiette entière de piments devant tout le monde. Ils imposaient souvent ce type de châtiment, pour l’exemple, afin de terroriser les paysans. »

Siphen nous raconte également qu’elle a perdu son grand frère pendant la période des Khmers Rouges : « Nous savons qui est celui qui l’a dénoncé aux Khmers Rouges. Aujourd’hui, il habite toujours dans le village… mais nous ne pouvons rien faire. Le bouddhisme nous aide à « accepter » cette situation. » Sa tombe se trouve dans le jardin de la ferme de Siphen.

Les trois années de régime Khmer Rouge ont meurtri le pays, sa terre et ses habitants. On voit encore aujourd’hui dans la campagne des canaux creusés de force par des milliers de cambodgiens. Labeur inutile ? La plupart ne sont plus utilisés, car le réseau a été morcelé par les nouvelles habitations. La famine a décimé des centaines de milliers de personnes. On estime à deux ou trois millions de morts les ravages de cette politique agricole délirante. Les paroles de Siphen et Mach nous rappellent que malgré l’amélioration des conditions de vie que connaissent les cambodgiens aujourd’hui, les blessures du passé sont toujours présentes…

Nicolas et Edwige

Note :
1. Kampuchéa, Patrick Deville, Editions du Seuil, 2011 (Voir l’article dédié).