Depuis notre arrivée
au Cambodge, nous nous sommes documentés sur l’histoire du pays et du régime
Khmer Rouge. La visite du Camp S21 à Phnom Penh, lieu de torture de milliers de
cambodgiens par le régime de Pol Pot, nous a plongés brutalement dans la violente
histoire de ce pays. La lecture du livre « Kampuchéa » de Patrick
Deville1, nous immerge dans les premières années du régime, nous
conduit à travers les années d’occupation vietnamienne, pour nous mener
jusqu’aux procès actuels des derniers cadres Khmers Rouges. Des questions
restent cependant en suspens : comment les gens vivaient au quotidien sous
ce régime ? Quel était le visage des victimes et celui des
bourreaux ? Autant de questions auxquelles seuls les cambodgiens eux-mêmes
peuvent nous apporter des éléments de réponse.
Notre séjour à la
ferme-auberge de Siphen est l’occasion de mieux connaître la vie quotidienne
des gens sous le régime Khmer Rouge. Nos discussions avec Mach et Siphen nous
apportent des éclairages sur ce sujet. Ils nous décrivent leur vie quotidienne
et les évènements tragiques qui sont arrivés à leur famille. Nos questions ne
leur paraissent pas déplacées. C’est de leur propre initiative que nous
évoquons ces moments difficiles de leur vie. C’est peut-être pour eux une façon
d’apaiser cette douleur ou de faire connaître aux touristes les atrocités des
Khmers Rouges.
Avant de relater
leurs propos, faisons un bref rappel sur l’histoire du Cambodge. Les Khmers
Rouges étaient dirigés par Pol Pot. De 1970 à 1975, les Khmers Rouges et le
gouvernement de Lon Nol (soutenu par les américains) se livrèrent une guerre
sans merci. Celle-ci fit des milliers de morts civils. En 1975, les Khmers
Rouges prirent le pouvoir. Ils vidèrent alors les villes pour mettre tous les
cambodgiens au travail dans l’agriculture. Habitants, vieillards, enfants,
malades, infirmes furent obligés de se rendre à pied dans les campagnes. La
monnaie fut supprimée, les services postaux interrompus et le pays se coupa du
reste du monde. Une purge fut opérée chez les ex-dirigeants, les intellectuels,
les professions libérales et toute personne opposée aux Khmers Rouges. « L’année
zéro » du régime est alors proclamée.
Durant trois ans,
dans les campagnes, des centaines de milliers de personnes furent exécutées par
les Khmers Rouges, tandis que des centaines de milliers d’autres périrent de
faim et de maladies. Les repas se résumaient à une soupe de riz deux fois par
jour, supposée nourrir hommes, femmes et enfants durant une journée de travail
épuisant dans les champs. La maladie sévissait dans les camps de travail, où
paludisme et dysenterie terrassaient des familles entières. Au vu de l’horreur
quotidienne, la mort constituait pour beaucoup un soulagement. Certaines zones
furent plus épargnées que d’autres et quelques dirigeants furent moins
féroces ; mais, pour la majorité de la population, la vie n’était que
misère et souffrance dans cette « prison sans murs ».
Le régime priva ainsi
les cambodgiens de ce à quoi ils tenaient le plus : la famille, la
nourriture, la terre et la foi. Même les paysans qui avaient soutenu la
révolution, ne pouvaient plus adhérer à cette folie sanguinaire. En 1978, les
Khmers Rouges avaient perdu tout crédit, mais personne n’avaient suffisamment
d’énergie pour les combattre, à l’exception des vietnamiens. Ainsi, le 25
décembre 1978, l’armée vietnamienne pénétra au Cambodge et prit le pouvoir en
quinze jours. Le Vietnam occupa le pays pendant dix ans jusqu’en 1989. A
maintes reprises, les Khmers Rouges tentèrent de reprendre le pouvoir par la
force durant les années 1990. En 1998, Pol Pot mourut et les derniers bastions
Khmers Rouges tombèrent peu de temps après. Les années 2000 furent celles des
procès des derniers cadres Khmers Rouges.
Après ce petit rappel
historique, passons à nos discussions avec Mach et Siphen. Elles portent sur
leur vie à la campagne durant le régime Khmer Rouge de 1975 à 1978.
Les Khmers Rouges
déplaçaient régulièrement les gens en les transférant d’une ferme à l’autre.
Les familles étaient alors éclatées : diviser et isoler pour empêcher
l’union et la révolte. Mach nous raconte : « Comme beaucoup de paysans, j’ai été déplacé loin de ma famille.
J’étais alors obligé de dormir dehors, au pied d’un arbre. Je n’avais pas
d’autre choix que de boire l’eau des rizières. »
Les petites mains des
Khmers Rouges étaient de jeunes adolescents, pauvres, sans éducation,
facilement influençables. Endoctrinés, ils étaient chargés d’encadrer les
paysans et de faire régner la terreur dans les coopératives agricoles. Parmi
ces petites mains, il y avait également des gens enrôlés de force : un
refus entrainait la mort… Mais faire parti des Khmers Rouges ne garantissait en
rien de survivre aux purges du régime… Chaque membre pouvait être supprimé
arbitrairement à tout instant…
En fait, personne
n’était à l’abri d’une exécution. Mach nous relate une situation courante dans
les campagnes : « Si un Khmer
Rouge nous demandait « Comment ça va ? », nous devions obligatoirement lui répondre « Je
vais très bien, je vous remercie pour tout ce que vous faites ». Sinon, il nous tuait… »
Mach nous raconte
également que « en plus des exécutions
individuelles, les Khmers Rouges organisaient des éliminations de groupe.
Ils mettaient de la musique très forte pour masquer les cris des victimes.
Lorsqu’ils entendaient cette musique, les gens travaillant aux champs savaient
qu’une tuerie se déroulait. »
Les Khmers Rouges
éliminaient toute personne considérée comme intellectuelle (professeurs,
artistes, etc.). Ils conservaient les personnes compétentes dans des domaines
techniques comme la maçonnerie ou le génie civil par exemple. Elles étaient
employées à la construction des ponts et des fermes coopératives. Cependant,
subitement elles pouvaient être considérées comme des dangers potentiels pour
le régime. Mach explique que « si un
maçon réalisait un travail trop bien fait, cela signifiait qu’il était capable
de réfléchir, alors il était tué. Si son travail était mauvais, alors ils le
tuaient aussi… On ne savait pas si l’on allait survivre et se réveiller vivant
le lendemain. » Le père de Siphen, lui, était tailleur. C’était un
métier qui intéressait les Khmers Rouges, car ils avaient besoin de nombreuses
tenues pour leurs troupes. Ainsi, chaque jour il était obligé de produire des
centaines de vêtements noirs et des Kramas (écharpes en coton à damier), sous
peine d’être abattu.
Bien que presque
toute la population cambodgienne était engagée de force dans l’agriculture, le
pays fit rapidement face à une famine… En effet, une bonne partie de la
production agricole était exportée en Chine. En échange, les chinois
fournissaient des armes aux Khmers Rouges pour contrôler la population.
Alors qu’elle avait
quatre ans, Siphen vola de la canne à sucre dans un champ. Ce type d’acte était
alors violement puni par les Khmers Rouges. Si bien que sa mère, la réprimanda
fortement, car elle risquait la mort…
Mach nous raconte qu’une
jeune femme eu moins de chance que Siphen : « Affamée, elle ramassa deux piments sauvages. Prise sur le fait
par les Khmers Rouges, ceux-ci lui infligèrent une lourde punition. Elle fut
obligée de manger une assiette entière de piments devant tout le monde. Ils
imposaient souvent ce type de châtiment, pour l’exemple, afin de terroriser les
paysans. »
Siphen nous raconte
également qu’elle a perdu son grand frère pendant la période des Khmers
Rouges : « Nous savons qui est celui
qui l’a dénoncé aux Khmers Rouges. Aujourd’hui, il habite toujours dans le
village… mais nous ne pouvons rien faire. Le bouddhisme nous aide à « accepter » cette situation. » Sa tombe se trouve
dans le jardin de la ferme de Siphen.
Les trois années de
régime Khmer Rouge ont meurtri le pays, sa terre et ses habitants. On voit
encore aujourd’hui dans la campagne des canaux creusés de force par des
milliers de cambodgiens. Labeur inutile ? La plupart ne sont plus utilisés,
car le réseau a été morcelé par les nouvelles habitations. La famine a décimé
des centaines de milliers de personnes. On estime à deux ou trois millions de
morts les ravages de cette politique agricole délirante. Les paroles de Siphen
et Mach nous rappellent que malgré l’amélioration des conditions de vie que
connaissent les cambodgiens aujourd’hui, les blessures du passé sont toujours
présentes…
Nicolas et Edwige
Note :
1.
Kampuchéa, Patrick Deville, Editions du Seuil, 2011 (Voir
l’article dédié).


