La
ville de Jodhpur au Rajasthan est célèbre pour ses maisons bleues et son fort
de Mehrangarh, massif et raffiné à la fois, qui surplombe la plaine depuis le
XVème siècle. Les vieux quartiers adossés à la colline du fort abritent un
labyrinthe de ruelles étroites, surpeuplées et agitées. Le principal bazar de
la cité médiévale, le Sardar Market, se trouve autour de la Place de la Tour de
l’Horloge, au pied de la citadelle. De nombreux commerçants et artisans y offrent
des produits et services en tous genres, tant aux touristes qu’aux habitants de
Jodhpur. De beaux tissus colorés ou de fines peintures miniatures côtoient des
fruits et légumes et des bobines de cuivre recyclées.
En
arrivant à Jodhpur, j’ai de suite été frappé par l’agitation commerçante qui
règne autour de cette place minérale et écrasée par un soleil de plomb. La
diversité des métiers qu’elle abrite est saisissante. J’ai ressenti l’envie de
m’immerger dans Sardar Market, de rencontrer les commerçants et de saisir par
la photographie ces impressions multiples.
Afin
de faire un peu plus connaissance avec les marchants de la Place de l’Horloge,
je vous propose de m’accompagner dans Sardar Bazar.
Je
commence mon parcours par l’Est de la place, en longeant les vendeurs de
chaussures en vrac. Derrière l’un de ces stands, je distingue un libraire dont
la petite boutique est ouverte sur la rue. Un homme, assis derrière un comptoir,
est entouré de murs de livres. Je m’approche pour discuter avec lui et faire
quelques photos. A ce moment-là, un vendeur ambulant lui livre un Chai.
Celui-ci m’en offre un gratuitement et disparait rapidement dans les allées du
marché. Je suis surpris par ce geste désintéressé si rare… Le libraire m’invite
alors à m’assoir à son comptoir pour partager cet instant avec lui. Il
m’explique qu’il est grossiste et qu’il vend des manuels scolaires, des romans,
des revues de deuxième main. Sur ses étales et ses étagères bourrées à craquer,
j’observe des livres de cours d’informatique et de commerce, des romans et des
journaux de presse people arborant les images de stars indiennes (certainement bollywoodiennes).
Nous passons ensemble un moment simple et paisible autour de ce Chai, à l’écart
de l’agitation du marché.
Je
poursuis mon périple en montant les quelques marches qui me mènent au coin des
recycleurs de moteurs électriques. Je m’attarde dans l’un de ces ateliers dont
les murs et le sol en terre battue sont imprégné de graisse noirâtre. Le jeune
propriétaire, m’incite à prendre des photos de ses ouvriers. Personne ne parle
anglais, nous donc communiquons avec nos mains et quelques onomatopées. Il
règne une bonne ambiance, les ouvriers trouvant très ludique de poser devant
l’objectif. Un pauvre vieillard sénile s’attèle à séparer les milliers de fils de
la bobine de cuivre d’un moteur. Il semble que les jeunes se moquent de lui… Une
fois épuisé l’ensemble de nos sujets de « conversations non-verbales »,
je les remercie et continue ma route.
Non-loin
des recycleurs de moteurs se trouve une décharge faisant office de mangeoire
pour les vaches sacrées. Le menu est copieux : sacs plastiques, cartons,
déchets organiques en tous genres, tissus, gravas, etc. Une demi-douzaine de
vaches léthargiques pait tranquillement… L’une d’entre elles me regarde passer
tandis que sa voisine mastique du papier
journal.
Je
contourne les vaches pour m’engager dans une allée couverte, où travaillent des
tailleurs sur leurs vielles machines à coudre à pédale motorisée. Un peu plus
loin des réparateurs de bicyclettes s’affairent à démonter des pneus et un
pédalier. Je longe ensuite un ensemble de boutiques spécialisées vendant des
jouets pour enfants, des ustensiles de cuisine, des paniers en osier, des tiges
de bambous pour échafaudages ou encore des sacs en toile de jute.
Je
m’engouffre alors dans l’aile ouest du bazar. Celle-ci est principalement
dédiée aux produits alimentaires et aux tissus. A peine ai-je dépassé les
premières boutiques que les vendeurs de Sari me harcèlent :
« Hellllllloooo ! Where are you from ? Come and see my shop ! I
have beautiful Sari for your
wife ! ». J’ignore ces
vendeurs trop entreprenants et m’attarde sur un groupe installé dans une
échoppe. C’est une famille dont les femmes regroupées à l’intérieur choisissent
des Sari. L’ambiance dans cette boutique est détendue : on plaisante,
palpe les matières, étale les tissus, vante la finesse des coutures, savoure du
chai... Le mari et les enfants eux patientent devant la boutique. En face, un
commerçant initie ses fils à la vente de ses Saris aux mille motifs.
Je
sors du coin des tissus pour entrer sans transition dans celui des produits
alimentaires. Une fragrance d’urine infectée me saute aux narines…immédiatement
remplacée par une douce odeur d’encens… C’est souvent ainsi en Inde. Je longe
ensuite de petites pyramides d’épices, d’herbes et de graines en tous genres,
puis un meunier dont les moulins tournent à plein régime, pour tomber sur une
boutique de savons. Des pains bruns de savon de différentes tailles sont
empilés sur un comptoir en bois à côté d’une balance. Un groupe de jeunes discute
devant, tandis qu’une dame négocie quelques savons. Le propriétaire me demande
d’où je viens puis s’exclame : «Ooooh ! Marie Pierce ! Zinedine
Zidane ! ». Nos deux champions sont à la retraite depuis déjà
plusieurs années, mais c’est quant même mieux que les habituels « Yves Montand
et Edith Piaf », qui nous renvoient à une époque révolue… Il me propose de
boire un chai avec ses amis, près de son entrepôt à quelques mètres de là. J’accepte
volontiers l’invitation. Assis sur une table, en attendant que l’on nous serve,
l’un des jeunes gens me propose de chiquer du tabac : « It is very
good ! I relax me. But, after twenty years, you get a cancer! It is written on the bag. » En effet, une
photo de gencives abimées recouvre une bonne partie du sachet de tabac. Je
comprends mieux alors pourquoi la plupart des hommes indiens ont un sourire si
ravageur ! Le chai brulant nous est livré. Les indiens l’ingurgitent deux
temps trois mouvements. Alors qu’ils reposent leur verre vide sur la table, je
souffle encore sur mon verre pour tenter de le refroidir ! Nous passons
encore quelques minutes ensemble puis nous saluons.
Nicolas













