mercredi 3 octobre 2012

REPORTAGE :Rencontre avec les commerçants de Jodhpur



La ville de Jodhpur au Rajasthan est célèbre pour ses maisons bleues et son fort de Mehrangarh, massif et raffiné à la fois, qui surplombe la plaine depuis le XVème siècle. Les vieux quartiers adossés à la colline du fort abritent un labyrinthe de ruelles étroites, surpeuplées et agitées. Le principal bazar de la cité médiévale, le Sardar Market, se trouve autour de la Place de la Tour de l’Horloge, au pied de la citadelle. De nombreux commerçants et artisans y offrent des produits et services en tous genres, tant aux touristes qu’aux habitants de Jodhpur. De beaux tissus colorés ou de fines peintures miniatures côtoient des fruits et légumes et des bobines de cuivre recyclées.


En arrivant à Jodhpur, j’ai de suite été frappé par l’agitation commerçante qui règne autour de cette place minérale et écrasée par un soleil de plomb. La diversité des métiers qu’elle abrite est saisissante. J’ai ressenti l’envie de m’immerger dans Sardar Market, de rencontrer les commerçants et de saisir par la photographie ces impressions multiples.


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Afin de faire un peu plus connaissance avec les marchants de la Place de l’Horloge, je vous propose de m’accompagner dans Sardar Bazar.

Je commence mon parcours par l’Est de la place, en longeant les vendeurs de chaussures en vrac. Derrière l’un de ces stands, je distingue un libraire dont la petite boutique est ouverte sur la rue. Un homme, assis derrière un comptoir, est entouré de murs de livres. Je m’approche pour discuter avec lui et faire quelques photos. A ce moment-là, un vendeur ambulant lui livre un Chai. Celui-ci m’en offre un gratuitement et disparait rapidement dans les allées du marché. Je suis surpris par ce geste désintéressé si rare… Le libraire m’invite alors à m’assoir à son comptoir pour partager cet instant avec lui. Il m’explique qu’il est grossiste et qu’il vend des manuels scolaires, des romans, des revues de deuxième main. Sur ses étales et ses étagères bourrées à craquer, j’observe des livres de cours d’informatique et de commerce, des romans et des journaux de presse people arborant les images de stars indiennes (certainement bollywoodiennes). Nous passons ensemble un moment simple et paisible autour de ce Chai, à l’écart de l’agitation du marché. 

Je poursuis mon périple en montant les quelques marches qui me mènent au coin des recycleurs de moteurs électriques. Je m’attarde dans l’un de ces ateliers dont les murs et le sol en terre battue sont imprégné de graisse noirâtre. Le jeune propriétaire, m’incite à prendre des photos de ses ouvriers. Personne ne parle anglais, nous donc communiquons avec nos mains et quelques onomatopées. Il règne une bonne ambiance, les ouvriers trouvant très ludique de poser devant l’objectif. Un pauvre vieillard sénile s’attèle à séparer les milliers de fils de la bobine de cuivre d’un moteur. Il semble que les jeunes se moquent de lui… Une fois épuisé l’ensemble de nos sujets de « conversations non-verbales », je les remercie et continue ma route.

Non-loin des recycleurs de moteurs se trouve une décharge faisant office de mangeoire pour les vaches sacrées. Le menu est copieux : sacs plastiques, cartons, déchets organiques en tous genres, tissus, gravas, etc. Une demi-douzaine de vaches léthargiques pait tranquillement… L’une d’entre elles me regarde passer tandis que sa voisine  mastique du papier journal.

Je contourne les vaches pour m’engager dans une allée couverte, où travaillent des tailleurs sur leurs vielles machines à coudre à pédale motorisée. Un peu plus loin des réparateurs de bicyclettes s’affairent à démonter des pneus et un pédalier. Je longe ensuite un ensemble de boutiques spécialisées vendant des jouets pour enfants, des ustensiles de cuisine, des paniers en osier, des tiges de bambous pour échafaudages ou encore des sacs en toile de jute.

Je m’engouffre alors dans l’aile ouest du bazar. Celle-ci est principalement dédiée aux produits alimentaires et aux tissus. A peine ai-je dépassé les premières boutiques que les vendeurs de Sari me harcèlent : « Hellllllloooo ! Where are you from ? Come and see my shop ! I have beautiful Sari for your wife ! ». J’ignore ces vendeurs trop entreprenants et m’attarde sur un groupe installé dans une échoppe. C’est une famille dont les femmes regroupées à l’intérieur choisissent des Sari. L’ambiance dans cette boutique est détendue : on plaisante, palpe les matières, étale les tissus, vante la finesse des coutures, savoure du chai... Le mari et les enfants eux patientent devant la boutique. En face, un commerçant initie ses fils à la vente de ses Saris aux mille motifs.

Je sors du coin des tissus pour entrer sans transition dans celui des produits alimentaires. Une fragrance d’urine infectée me saute aux narines…immédiatement remplacée par une douce odeur d’encens… C’est souvent ainsi en Inde. Je longe ensuite de petites pyramides d’épices, d’herbes et de graines en tous genres, puis un meunier dont les moulins tournent à plein régime, pour tomber sur une boutique de savons. Des pains bruns de savon de différentes tailles sont empilés sur un comptoir en bois à côté d’une balance. Un groupe de jeunes discute devant, tandis qu’une dame négocie quelques savons. Le propriétaire me demande d’où je viens puis s’exclame : «Ooooh ! Marie Pierce ! Zinedine Zidane ! ». Nos deux champions sont à la retraite depuis déjà plusieurs années, mais c’est quant même mieux que les habituels « Yves Montand et Edith Piaf », qui nous renvoient à une époque révolue… Il me propose de boire un chai avec ses amis, près de son entrepôt à quelques mètres de là. J’accepte volontiers l’invitation. Assis sur une table, en attendant que l’on nous serve, l’un des jeunes gens me propose de chiquer du tabac : « It is very good ! I relax me. But, after twenty years, you get a cancer! It is written on the bag. » En effet, une photo de gencives abimées recouvre une bonne partie du sachet de tabac. Je comprends mieux alors pourquoi la plupart des hommes indiens ont un sourire si ravageur ! Le chai brulant nous est livré. Les indiens l’ingurgitent deux temps trois mouvements. Alors qu’ils reposent leur verre vide sur la table, je souffle encore sur mon verre pour tenter de le refroidir ! Nous passons encore quelques minutes ensemble puis nous saluons.

Je termine ainsi mon périple dans le Sardar Bazar par un chai, comme je l’avais débuté chez le libraire quelques heures plus tôt. Ces rencontres, ces odeurs et ces couleurs, me laissent un beau souvenir des vieux quartiers commerçants de Jodhpur.

Nicolas